Je m'en souviens comme si c'était hier. Une bien mauvaise expérience. Je n'arrêtais pas de clopper pour calmer mon anxiété, adossé au parapet au-dessus des quaies de Notre-Dame. J'matais les jolies filles parisiennes vêtues de collants et de petites jupes à carreaux, les touristes anglaises très blondes cachées par leur grosse lunette de soleil, les émigrés basanés à la peau moite qui discutent entre eux.
Je tapais nerveusement du pied sur le pavé encore brûlant de cette journée étouffante à Paname city. En contrebas, les pervers commençaient à s'affoler sur les quaies : quelques jupons s'envolent et ils ne sentent déjà plus leurs guiboles. Un peu plus tard dans la nuit, ils agiteront leur poireau dans un coin d'obscurité et sauveront encore ce soir leur âme d'un viol non consenti.
Tout à côté de moi, un couple s'embrassait à pleine bouche en prenant des clichés à une main. Tellement occupés à faire des ronds avec leur langue, ils gardaient le doigt appuyé sur le déclencheur de l'appareil photo. Je suis sur qu'on aurait pu faire un panoramique en trois dimensions avec la quantité de photos qu'ils avaient prises, si on avait voulu. Ils me dégoutaient. Ils me rappellaient sans cesse ce que j'attendais : un fuck friend, un ami de foutre qui acceptera peut-être d'engloutir mon pénis pour en extraire la sève (comme disait mon ex). Malheureusement, au vu des quelques photos glanées sur internet, j'étais terrifié de n'avoir aucun désir sexuel pour celle qui ne semblait plutôt être qu'une grosse truie en chaleur prête à se faire défoncer par le premier venu. Bon prince, j'ai quand même accepté ce rendez-vous galant (un café dans un troquet, une glace à St Michel et on s'enfile) par charité peut-être, par manque sexuel éventuellement aussi mais surtout pour parfaire mon pouvoir de séduction sur des victimes faciles. Et puis, je n'en demandais pas trop en attendant l'amour. Après m'être tapé une bombe sexuelle pendant un an et demi, je ne pouvais pas m'attendre à rencontrer la chaudasse à gros seins que j'espérais tant.
Les deux langues de boeufs à côté de moi partaient finalement et je commençais à me calmer. Je me rassurais sur la pénibilité des heures qui suivaient grâce à cette maigre compensation : avec un peu de chance, elle pratiquera l'anal. Je priais pour qu'elle ne m'emballe pas comme un cheval devant tout le monde pour que je puisse au moins garder la contenance intellectuelle que je m'impose, faute de me créer une image factice par mon apparence physique ; hormis celle du mec charmeur peut-être. La fin de l'anxiété laissa place à une légère tristesse emprunte de nostalgie : je me rappellais la douceur avec laquelle mon ex m'embrassait, classe et volupté, alors que je l'aurais égorgé si j'avais pu pour toutes les saloperies qu'elle s'est échinée à me faire. Ses lèvres me manquaient. Tout comme ses yeux, son cou, ses bras et tout le reste du corps d'ailleurs.
Plus loin devant moi à droite, les joueurs de tamtam continuaient à ne pas faire danser les touristes abrutis par le roulement permanent de la ville. Je les observais de loin, n'ayant pas grand chose d'autre à faire avec mes yeux à ce moment là. Ils tapaient inlassablement du bout des doigts, essayant à chaque instant de couvrir le bruit des voitures et de la fontaine alentour. Ils y arrivaient plutôt pas mal et je regrettais qu'ils ne transmettent pas plus leur énergie aux connards de badauds qui les snobaient pour leur provision de chez Starbucks ou Subway. Ils me donnaient soudainement envie d'une belle black sensuelle qui collerait son corps brûlant contre le mien et me ferait naturellement bander. Une noire qui m'apprendrait à faire l'amour sur des rythmes tribaux, en remuant fesses et bassin. Quelque chose de neuf quoi, quelque chose de bestial.
Derrière moi, sur les quaies, un rire ignoble vint m'arracher de mes rêveries. Le genre de rire strident, qui vous arrive comme un cri de sanglier derrière les fourrés. J'observais plus en bas, une jeune femme blonde, assez fade du reste, à moitié ivre dans les bras d'un homme qui la regardait d'un oeil brillant. Je les imaginais déjà copuler ce soir sur un lit en bambou, dans un appartement bohème du deuxième arrondissement. Je me disais qu'il avait de la chance d'avoir pu si facilement la saouler pour profiter d'elle. Mes tentatives se sont toujours avérées vaines et j'en tirais mes conclusions : c'est bien inutile de faire boire une fille qui a un niveau d'étude supérieur au bac, elles deviennent vite chiantes et prudes et ne se laissent pas facilement faire. C'est bien plus tard, en repensant à cette réflexion, que j'ai constaté le mysoginisme aigu dont je peux faire preuve parfois. Il émane lors d'un savant mélange de désir non assouvi et d'incompréhension des comportements d'autrui. Mais je me perds là.
C'est à ce moment là que je la vis, tout de blanc vêtu, comme dans un film en noir et blanc où même une ignoble robe jaune pisse passerait en blanc sur la pellicule, s'approcher de moi avec un sourire boudiné. Les photos n'avaient pas menti. Elle était radieuse sous son fond de teint et son mascara ; enfin j'imagine. Je la suivis à travers la foule. Et puis le reste, je ne m'en souviens plus, tellement j'ai du boire pour oublier ce moment...